La plupart d’entre eux connaissent aujourd’hui le concept de spam en tant que description d’e-mails indésirables, de commentaires ou d’autres contenus indésirables sur Internet. Mais pourquoi s’appelle-t-on réellement du spam ?
Remontons au 15 décembre 1970. Ce jour-là, un sketch improbable s’invite dans la série Monty Python’s Flying Circus. Deux clients commandent leur petit-déjeuner et, à leur grande surprise, la serveuse égrène les plats, tous plus ou moins noyés sous le SPAM, cette fameuse viande en conserve. Mme Bun, l’une des clientes, finit par s’agacer de voir le SPAM omniprésent, mais la serveuse, imperturbable, continue d’annoncer les recettes en répétant sans cesse le nom du produit. Un groupe de Vikings, attablés eux aussi, s’en mêle alors et entonne un refrain entêtant : « SPAM, beau SPAM, merveilleux SPAM ». L’ambiance tourne à la cacophonie, chaque nouvelle mention du mot relançant la chanson, malgré les tentatives de la serveuse pour retrouver le calme.
Un détail de contexte éclaire la scène : le SPAM était l’un des rares aliments carnés non rationnés durant la Seconde Guerre mondiale au Royaume-Uni. Beaucoup de Britanniques en ont, à force, développé une certaine lassitude. Ce produit importé des États-Unis a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs interprétations quant à la signification de son acronyme. À l’origine, SPAM signifiait « Shoulder of Pork and Ham » (épaule de porc et jambon). Plus tard, un concours organisé par Hormel Foods Corporation a rebaptisé le concept « Spice and Ham ». Les spéculations n’ont jamais vraiment cessé, certains avancent même d’autres versions, mais l’étiquette est restée.
Peu importe la véritable origine du nom. La question reste entière : comment a-t-on basculé de cette conserve de viande à la notion de messages indésirables sur Internet ?
Du SPAM à l’invasion numérique : naissance d’un terme
Avant d’être associé à des emails non sollicités, le « spam » s’est d’abord imposé à l’oral. À la fin des années 1980, des communautés d’utilisateurs férus d’informatique se retrouvent dans les « MUD » (Multi User Dungeon), ces univers textuels où l’on discute, joue et construit des scénarios collectivement. L’histoire veut que, dans l’un de ces groupes, un participant mis à l’écart décide d’inonder la discussion en répétant inlassablement « SPAM », probablement inspiré par le sketch des Monty Python. Résultat : la patience du groupe atteint ses limites, mais le mot, lui, s’installe durablement dans le vocabulaire.
Dans ces cercles, le verbe « spammer » s’applique rapidement à toute action répétitive qui finit par gêner, voire saboter. On « spammait » alors une base de données pour la rendre inutilisable, ou un ordinateur jusqu’à le faire planter. L’influence de Monty Python plane sur cette époque, d’autant que leur humour fait mouche chez les passionnés de technologie.
Aardwolf, héritier des premiers jeux MUD : la diffusion du terme hors des cercles geeks
La première trace de « spam » en dehors des MUD remonte à 1993. Richard Depew, programmeur, met au point ARMM (Automated Retroactive Minimal Moderation) pour aider les modérateurs de USENET à contrôler les publications. USENET, ancêtre des forums modernes, existe dès les débuts d’Internet et survit encore aujourd’hui à la marge. ARMM, victime d’un bug, publie en boucle des centaines de messages sur un groupe nommé news.admin.policy, provoquant la colère des utilisateurs. Joel Furr, figure active du groupe, qualifie alors ces publications de « spam », un terme qu’il a lui-même hérité des discussions sur les MUD.
Canter & Siegel : le scandale qui fait basculer le spam dans la légende
Si le « spam » prend racine dans les MUD à la fin des années 1980, il faut attendre 1994 pour qu’il explose au grand jour. Le duo d’avocats Laurence Canter et Martha Siegel envoie alors un message promotionnel à plus de 5 500 groupes USENET pour vanter leur service lié à la Green Card Lottery. L’ampleur de la diffusion provoque une avalanche de plaintes, principalement dirigées contre leur fournisseur d’accès Internet, Internet Direct, qui croule sous des dizaines de milliers de courriels. Malgré les précautions prises par Canter et Siegel, prévenant Internet Direct de la campagne et s’assurant de la capacité du système, leur compte est rapidement fermé. Ils ont menacé de porter plainte, mais ne sont jamais passés à l’acte.
Leur opération n’a pas empêché la réussite financière : Canter et Siegel affirment avoir empoché entre 100 000 et 200 000 dollars, en partie grâce à l’idée que la Green Card Lottery touchait à sa fin et à la promesse, mensongère, de meilleures chances de gagner via leur service. Cette campagne marque un tournant, car elle met aussi en lumière le besoin de protection contre ce type d’abus : après ce premier raz-de-marée, une seconde vague de messages massifs s’abat sur plus de 1 000 groupes, incitant les premiers développeurs à concevoir des filtres capables de bloquer automatiquement les messages indésirables dès qu’ils sont identifiés.
Ce mailing massif, désormais étiqueté spam, a ouvert la voie à la création de systèmes de défense automatisés contre l’envoi non sollicité. La lutte venait de commencer.
Le tout premier message non sollicité : quand le spam n’avait pas encore de nom
Bien avant Monty Python ou les premiers forums, les débuts d’Internet connaissent déjà leurs intrus. En 1978, Gary Thuerk, employé chez Digital Equipment Corp, utilise ARPANET (l’ancêtre d’Internet développé par la défense américaine) pour adresser un message promotionnel à 393 destinataires. Il s’agit de l’une des toutes premières publicités électroniques, bien avant que l’on parle de spam. L’accueil est glacial, mais paradoxalement, Digital Equipment Corp réalise quelques ventes grâce à ce coup d’éclat.
Quelques points surprenants sur le SPAM et le spam
Voici plusieurs anecdotes et faits inattendus autour du mot SPAM et de son usage :
- Certains persistent à penser que SPAM signifie « Specially Produced American Meat », une version qui subsiste encore dans l’imaginaire collectif.
- Selon les estimations, jusqu’à 85 % des courriels envoyés dans le monde seraient aujourd’hui du spam. Des données compilées par DataProt proposent d’ailleurs une liste de chiffres marquants sur le sujet.
- Le langage de programmation Python doit son nom à Monty Python. Son créateur, Guido van Rossum, grand amateur du Flying Circus, a choisi ce clin d’œil. De nombreux exemples de code et tutoriels Python sont d’ailleurs truffés d’humour inspiré par la troupe britannique.
Sources et références
- Brad Tempelton : Origine du terme « spam » pour désigner l’abus du net
- Britannica : ARPANET
- Mentalfloss : L’origine du spam
- Aujourd’hui, je Found Out : le premier spam Internet commercial de masse au monde
- Wikipédia : Monty Python (Spam)
- Wikipédia : SPAM
- Wikipédia : USENET
- Wikipédia: Python
Les conséquences du spam sur les utilisateurs et les entreprises
L’impact du spam sur les utilisateurs comme sur les entreprises est loin d’être anodin. Pour les particuliers, recevoir chaque jour des flots de courriels non sollicités devient vite une corvée. Il faut passer au peigne fin sa boîte de réception, ne pas rater les messages vraiment attendus, et garder son calme face à l’invasion numérique.
Derrière la gêne, se cachent aussi des risques réels pour la sécurité. Parmi ces spams, certains cachent des liens piégés ou des pièces jointes infectées. Un simple clic, et l’ordinateur, voire tout un réseau, peut se retrouver piraté ou contaminé par un virus.
Dans le monde professionnel, le spam a des effets pervers sur la productivité. Les salariés voient leur attention accaparée par des messages inutiles, leur concentration s’émousse, et la gestion du courrier électronique devient une tâche chronophage. C’est autant de temps perdu pour des missions qui comptent vraiment.
Côté entreprises, l’image de marque peut vite s’effriter si des plaintes affluent concernant des envois de courriers indésirables. La confiance des clients, patiemment construite, s’érode au fil des spams reçus.
Protéger les systèmes informatiques contre les attaques propagées par le spam implique aussi des coûts supplémentaires. Investir dans des dispositifs de filtrage, renforcer la sécurité, former les équipes : tout cela pèse sur le budget.
Il ne faut pas négliger l’empreinte écologique du spam. L’envoi massif de messages inutiles mobilise serveurs, réseaux et électricité. À grande échelle, le gaspillage de ressources est bien réel.
Le spam, loin d’être anecdotique, s’impose donc comme un défi quotidien, à la frontière du numérique et de l’humain. Sensibiliser chacun à la prudence face au courrier électronique, c’est contribuer à limiter sa portée et ses dégâts.
Les mesures mises en place pour lutter contre le spam
Pour endiguer le flot de spam, fournisseurs d’accès, géants du numérique et développeurs multiplient les ripostes. Les solutions se sont affinées au fil des ans, combinant technologie et vigilance humaine.
La première ligne de défense : les filtres anti-spam. Présents dans la plupart des messageries, ils analysent le contenu des messages, repèrent les schémas suspects, et relèguent automatiquement les courriels douteux dans une boîte dédiée. Les utilisateurs peuvent aussi signaler des messages, rendant les filtres plus performants au fil du temps.
Pour renforcer ce filtrage, les fournisseurs d’accès s’appuient sur des Listes Noires DNSBL qui recensent les adresses IP suspectées d’envois massifs. Les serveurs de messagerie bloquent alors systématiquement les messages provenant de ces adresses identifiées.
Certains acteurs misent désormais sur le machine learning : des algorithmes apprennent à reconnaître les caractéristiques du spam, qu’il s’agisse de formules, de ponctuation étrange ou d’excès de majuscules. Cette analyse fine permet d’identifier et de stopper les messages indésirables avec une efficacité accrue.
La prévention passe aussi par l’éducation. Des campagnes d’information rappellent l’importance de ne jamais cliquer sur un lien douteux ou d’ouvrir une pièce jointe inconnue. Ces réflexes simples évitent bien des déconvenues.
Dans certains pays, des lois strictes sanctionnent lourdement l’envoi massif de courriers indésirables. Les amendes servent de dissuasion et témoignent de la volonté de réguler un espace numérique trop longtemps livré à lui-même.
Pourtant, la créativité des spammers ne manque pas. Les filtres sont sans cesse contournés, les techniques évoluent, et la lutte contre le spam reste un travail de chaque instant. Seule une collaboration active entre acteurs de la tech, fournisseurs et utilisateurs permettra de garder le dessus, et de faire reculer, un message après l’autre, le règne du courrier indésirable.




